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1er décembre 2005
Didier Gualeni

Bernard Faucon

On se demandait ce qu’était devenu Bernard Faucon, le photographe montant des années 80, qui s’était fait connaître par ses installations de mannequins photographiés dans des décors naturels. Alors qu’en 1989, il était l’un des deux ou trois photographes français à vivre de la vente de ses images [1], il décidait en 1995, au sommet de sa gloire d’arrêter cette activité. La Maison Européenne de la Photographie organise une rétrospective géante de cet artiste peu commun, avec une exposition qui occupe la totalité de ses locaux. En parallèle l’Agence Vu qui commercialise ses photos, expose des images inédites de Bernard Faucon et une série d’anciens tirages Fresson conservés par l’artiste. Acte Sud, en réunissant plus de 300 photographies, édite à cette occasion un prestigieux catalogue raisonné de cette œuvre.

Né en 1950, Bernard Faucon produit des photos pendant vingt ans, sans plan de carrière, porté par les évènements, le succès international, ses sentiments et ses désirs. Il est miné par le temps qui passe, regrettant presque chaque jour l’époque de son enfance qu’il tente de retrouver dans ses mises en scène.

L’éditeur a choisi une présentation chronologique qui montre bien l’évolution du travail du photographe mais aussi de ses tourments. Chaque évolution chez Bernard Faucon est le résultat d’une lassitude, d’une envie de ne pas sombrer dans la routine.

Au commencement il découvre la photographie grâce à sa grand mère qui lui procure un boîtier Semflex. Il photographie son frère, les alentours de la maison familiale. A cette époque Bernard Faucon a peu d’estime pour la photographie car il se consacre à la peinture, le livre présente ses premières photos sous le titre : Le temps d’avant. Après une maîtrise de philosophie, la réalisation de quelques toiles, il s’invente un métier : mannequiniste. Son travail consiste à sillonner les villes de province pour dénicher des mannequins dans les arrières boutiques. Il les achète entre 20 et 100 francs pour les revendre sur les puces de Saint-Ouen, entre 200 et 500 francs. Il assoit son oeuvre en réalisant la série, Les grandes vacances. la plus importante en nombre. Nostalgique de son enfance passée dans le Lubéron natal, il a à sa disposition une camionnette remplie de mannequins d’enfants. Il les dispose en respectant des mises en scène très soignées, les habille et les fixe dans des positions qui simulent le mouvement. Avec ses mannequins passés de mode, ses photos ont un côté rétro et intriguantes, les visages de plâtre, de cire ou de celluloïd de ces enfants donnent une allure morbide aux scènes de jeux d’une colonie de vacances imaginaire. Il met aussi la mort en scène, un mannequin brûle avec des enfants qui dansent autour, un mannequin désarticulé gît dans les herbes comme cet enfant violé et tué évoqué dans le film de Bertrand Tavernier en 1975 dans Le juge et l’assassin. Notre regard n’est pas dupe, il voit qu’il s’agit de mannequins. Par la suite Bernard Faucon va intégrer de vrais enfants dans sa scénographie, d’abord son frère et puis d’autres enfants. Champ de bataille, enfant crucifié, gibet au loin. Bernard Faucon nous plonge dans les méandres des angoisses enfantines, des jeux où l’on s’amuse aussi à se faire peur. Dans toutes ces scènes, les petites filles sont absentes (à deux ou trois exceptions). Ce n’est pas un hasard, il y a de plus en plus de jeunes garçons nus, on sent l’expression d’un désir homosexuel entre mannequin et personnage réel.

Expo Bernard Faucon à la MEP
© DidierGualeni

A partir de 1981 Bernard Faucon abandonne les mannequins. La photo La scène introduit cette transition, elle représente une table où, seul un calice est présent, le Christ et ses apôtres sont partis.

L’auteur ajoute une dimension spirituelle en introduisant le feu avec une boule de feu dans le paysage, une chambre qui brûle, comme si cette manifestation lumineuse était une volonté divine.

A partir de 1984 Les chambres d’amour nous présentent des chambres mises en scène. Le sol est parfois recouvert de sable, de sucre, de lait, de coton, de glace, de cendres rouges, il y a des matelas qui traînent, parfois juste un drap sur le sol. Les murs sont bleus, jaunes, ocres la pièce est dépouillée, elle semble être la trace d’un souvenir, d’un amour, d’une étreinte. Les personnages ont presque disparu, on les retrouve dans trois photos sous la forme de deux corps nus de jeunes garçons dans le même lit, sur la même couche.

Après un voyage en Asie, Bernard Faucon est fasciné par des offrandes sous forme de feuilles d’or, aussi il entreprend Les chambres d’or et recouvre de feuilles d’or : des chambres, des branches, des rochers, une grotte.... La pièce maîtresse de la série est un jeune garçon de type asiatique, nu recouvert de copeaux d’or Le petit Bouddha. Bernard Faucon magnifie le corps du jeune garçon pour le transformer en idole. De cette couleur or il en cherchera la lumière dans Les idoles et les sacrifices. Une série où alternent les portraits de douze jeunes garçons nus, du haut du corps jusqu’au pubis, éclairés à l’aide de feux de Bengale jaunes et des paysages traversés par des sillons où coule un liquide épais et rouge. On peut voir également des paysages de neige souillés de rouge. D’une très belle esthétique cette série met en avant la fascination de Bernard Faucon pour ces jeunes corps. A ce stade de son travail on se demande si l’on ne peut pas parler « d’art pédophile » tant il est obsédé par le corps des jeunes garçons. Il n’y a rien d’outrageant ni d’obscène dans ses photos, mais cette focalisation insistante sur le corps d’enfants est gênante. Ses photos deviennent épurées avec des portraits où le modèle et la lumière sont les uniques éléments de mise en scène.

Il façonne le paysage pour créer des sillons et des flaques de sang. Le rouge sang des paysages donne une dimension tragique aux portraits qu’ils accompagnent, s’agit-il du sang du christ avec ses douze apôtres ? Ce Christ enfant que l’on a vu crucifié au début de l’ouvrage, ceux là même qui sont absents de la Cène ? S’agit-il du sang d’un animal sacrifié sur un autel sacré ? Simple jeu esthétique ou référence à un atroce carnage ? Bernard Faucon déclare à propos de ce rouge : "Le rouge des sacrifices devenant la blessure, le désespoir de la photographie elle-même".

On se demande s’il ne s’agit pas de son désespoir personnel, en effet tout au long du livre, il ne cesse de regretter le temps qui passe. Probablement conscient que cette quête est vaine, on sent alors un être déprimé dans la série Les écritures. Ces images représentent des textes inscrits sur des paysages, absents de toute présence humaine comme par exemple : Un jour nous aurons connu le bonheur. Sur un paysage de désert : A quoi ça ressemble la fin du désir ? Là encore ses photos sont parfaitement originales, les paysages sont beaux et l’écriture les habille, leur donne une griffe. La série La fin de l’image, qui, comme son nom l’indique clôt son œuvre est la moins démonstrative, la photo n’est plus suffisante, il faut que l’écriture, les mots viennent en renfort. Sur un fond uni de peau de jeunes gens, il écrit à l’encre blanche des petites phrases. Ces images ont un format minuscule de 7,5 x 5 centimètres. Bernard Faucon considère cela comme "un projet quasi conceptuel : ramener dans la chair les mots qui en sont sortis".

Le site internet de Bernard Faucon http://www.bernardfaucon.net

En savoir plus

Actes Sud (Editeur)
Christian caujolle (Auteur)
Bernard faucon (Photographe)
Parution : 25 novembre 2005
Format : 28 x 28 , relié
352 pages, 400 images quadri (portfolio, catalogue raisonné, making-of)
ISBN : 2742756671
Prix : 65 euros

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