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4 novembre 2007
Didier Gualeni

Araki, Moi , La vie, La mort

Les photographes que l’on peut reconnaître dans la rue sont rares et pour cause... ils sont plus souvent derrière l’objectif que devant. Araki lui, aime à figurer dans ses livres et dans les expositions consacrées à son travail. Exhibitionniste excentrique, il diffuse avec parcimonie des images où il se met en scène pour donner plus de force et de crédibilité à son gigantesque roman photographique. De petite taille, une moustache très fine, il porte des lunettes rondes aux verres sombres, il arbore souvent des bretelles de façon ostentatoire. A mi chemin entre un Tintin actif et un Félix le chat lubrique, Araki s’est créé l’image d’un personnage grotesque et intemporel qui prend de l’embonpoint avec le temps. Sa renommée internationale en fait aujourd’hui le photographe japonais le plus connu.

La légende voudrait qu’il soit né avec un appareil photo dans les mains et se soit retourné pour photographier le sexe de sa mère. A 67 ans Nobuyoshi Araki est un photographe des plus prolifiques, génie ou simple provocateur ? Il bouleverse les conventions à tous les niveaux en s’autoproclamant Arachy le génie.
Quand les uns travaillent sur des séries cohérentes Araki shoote ce qui lui tombe sous les yeux dans l’ordre des évènements. Il laisse le soin du classement de son travail à des assistants qui ordonnent ses images par type d’appareil photo. Là encore, il lance un pavé dans la mare en utilisant un polaroid ou un compact d’amateur à côté ou en parallèle d’un Leica ou d’un boîtier Nikon. Il est persuadé que les photographies sont prises avec le corps : C’est comme si mon corps était une sorte d’appareil photo. Quand je prends une photographie mes yeux deviennent des objectifs. C’est pourquoi je ne mise pas trop sur l’aspect mécanique de l’appareil, les objectifs et le décor.

Quand tout le monde prend soin d’encadrer ses tirages Araki les présente punaisés aux murs des salles d’exposition. Véritable photographe compulsif il produit à foison, un peu comme Picasso qui peignait plusieurs toiles par jour. En quarante années d’activité Araki a publié plus de deux cent cinquante livres !
Il passe la majeure partie de sa carrière au Japon en photographiant ce qui l’entoure, les rues de Tokyo, les gamins qui y jouent, son voyage de noce, les gens qui s’assoupissent dans le métro en rentrant du travail, sa terrasse, son chat, le décès de sa femme, le ciel vu de sa chambre d’hôpital, le décès de sa mère, des assiettes de nourriture…

© Nobuyoshi Araki

Il se lance aussi dans une série démesurée de portraits d’inconnus et de photos de fleurs mais en réalité il est plus connu pour ses nus. Sa réputation se fonde sur une sorte de devise qui tient en quelques mots : L’art c’est faire ce qui est interdit, aussi il n’hésite pas à faire poser des modèles les cuisses de façon explicitement ouvertes. Il se met parfois en scène, l’objectif posé à quelques millimètres du pubis de ses modèles.
Grand adepte du shibari, il ficelle et pend à des poutres des jeunes femmes. Afin d’assouvir un renouvellement constant de modèles, il a recours à de nombreuses prostituées et étudiantes. Cette démarche pour le moins surprenante pour des occidentaux est ancrée dans la culture japonaise. Au XV eme siècle, il était fréquent en guise de torture de ficeler et de suspendre les prisonniers, cette pratique du Kinbaku qui se terminait le plus souvent par la mort était réglementée par le code pénal de l’époque. Elle s’est transformée au XVII eme siècle en un art martial, pour finir par un jeu sexuel : le shibari, dénommé bondage en occident. Cette pratique érotique qui se veut consensuelle a ses codes, ses figures, son esthétisme. Ses images de jeunes femmes pendues par les pieds, telles des poupées désarticulées, les seins compressés font plus penser à des séances de torture qu’à une partie de plaisir. La femme est alors exposée comme un morceau de chair, un rôti, un objet à la merci de son Maître ou de son tortionnaire.

© Nobuyoshi Araki

Araki déclare : Pour moi, la photographie, c’est la vie ; étant à la fois le photographe, l’appareil photo, le metteur en scène et l’acteur de son existence, il constitue au cours des années un journal photographique unique. Il y mélange ce qu’il voit du monde qui l’entoure, son intimité, son obsession du sexe de la femme qu’il va rechercher y compris dans les pétales ou le coeur des fleurs. Grand enfant, il a également ses jouets : une collection de reptiles en plastique et d’animaux préhistoriques qu’il dispose dans sa cour et sur ses modèles, ce qui leur donne un cachet exotique et intrigant. Ses petits animaux sont sa marque de fabrique, ils sont aussi le symbole de la mort qui hante sa vie.

© Nobuyoshi Araki

Il n’hésite pas à proclamer : La photographie est un va-et-vient entre la vie et la mort. Capter l’instant présent c’est le reléguer au stade du passé, le figer à tout jamais. Quand sont apparus, sur le marché, des appareils photos qui permettaient d’afficher la date de prise de vue, Araki en a usé et abusé, déclarant que toute photo devait être inscrite dans le temps. Le personnage est si imprévisible qu’il s’est amusé à changer le dateur au dos de l’appareil, fabriquant en 1994 des photos datées de 1995 pour une exposition qui allait se dérouler cette année là, afin de ne pas décevoir le public avec des photos anciennes.

Ce gros livre de belle facture et de plus de sept cent pages donne un remarquable panorama du travail de ce photographe atypique et égocentriste. Il s’ouvre sur la photo d’Araki en personne, en habits de cérémonie, assis dans un fauteuil, un petit appareil compact dans les mains. De nombreux textes et interviews viennent compléter la très riche iconographie organisée autour des trois chapitres, Moi, La vie, La mort.

En savoir plus

Site officiel de Nobuyoshi Araki http://www.arakinobuyoshi.com


Araki, Moi , La vie, La mort
Araki (Photographe)
Relié : 719 pages
Editeur : Phaidon Press Ltd. (13 septembre 2007)
Collection : Photographie
Langue : Français
ISBN-10 : 0714858056
Prix : 75 euros

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